Espagne : À Madrid, l’expulsion d’une femme de 87 ans provoque la colère en pleine crise du logement
La semaine dernière, l’expulsion d’une retraitée de son logement a provoqué une vague d’émotion en Espagne, confrontée à une sévère crise du logement. Depuis, des milliers de manifestants occupent l’une des principales places de la capitale, tandis que le gouvernement peine à faire adopter ses mesures pour répondre à la crise.
Son nom est devenu en quelques jours un symbole de la crise du logement que traverse l’Espagne. Le 23 septembre à Madrid, Maricarmen, 87 ans, a été expulsée de l’appartement qu’elle occupait depuis 70 ans. La raison ? Le rachat de son immeuble par une société immobilière, qui lui proposait un nouveau bail à 2 650 euros par mois, contre environ 500 euros auparavant. Après négociations, le loyer est abaissé, mais reste trop élevé pour Maricarmen. La justice statue en faveur de l’agence immobilière ; la retraitée est finalement expulsée et prise en charge par les secouristes avant d’être embarquée en ambulance. À quelques mètres de son logement, des dizaines de militants la soutiennent : « Maricarmen, vous n’êtes pas seule » scandent-ils.
Son cas n’est pas isolé. En dix ans, les prix de l’immobilier ont augmenté de 80 % en moyenne dans le pays et ont même quasiment doublé dans certaines grandes villes. À Madrid, le prix des loyers est passé de 12,9 euros le mètre carré en septembre 2016 à 23,4 euros aujourd’hui. Dans un rapport de 2024, la Banque d’Espagne explique que la construction de logements neufs est insuffisante dans un contexte de croissance de la population. Plusieurs syndicats accusent, eux, les locations touristiques et les fonds d’investissement de contribuer à la flambée des prix et à la réduction du nombre de logements disponibles pour les résidents.
Un immense campement installé dans le centre de Madrid
Dans ce contexte, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté dans les rues de la capitale samedi dernier, agitant des trousseaux de clés et scandant « Vous pourriez être la prochaine Maricarmen ». Quelques heures plus tard, plus d’une centaine de tentes ont été installées sur la célèbre Puerta del Sol, au cœur de Madrid. Depuis, la mobilisation se poursuit et la place s’est transformée en véritable campement, où vivent désormais des centaines de manifestants. On y trouve de nombreuses banderoles, des pancartes, mais aussi des tables et des stands de nourriture. Plusieurs regroupements et protestations sont organisés quotidiennement pour permettre aux mobilisés de se coordonner.

De nombreux étudiants ou jeunes travailleurs, souvent aux revenus modestes, participent à la mobilisation. « Nous avons parfois deux ou trois jobs, nous devons aussi étudier… et les prix des logements sont très élevés. C’est très compliqué » raconte Ana, 21 ans. Natalia, elle, ne peut pas dormir sur place car elle travaille, mais vient dès qu’elle le peut : « Plus nous sommes nombreux, plus il y a de chances que le gouvernement résolve le problème. »
De nombreux syndicats ont installé des stands dans le campement. « Nous sommes ici parce que nous pensons qu’avoir un logement pour vivre est un droit humain fondamental. C’est devenu un privilège » expliquent Teresa et Aitana, membres d’un collectif étudiant. Les syndicats réclament le gel immédiat des loyers, l’arrêt des expulsions mais aussi la mise en place de contrats de location à durée indéterminée. « Nous voulons que le logement ne soit non pas une activité commerciale, ni un moyen de générer des profits, mais bien un droit pour tous » explique Fernando de los Santos, porte-parole du Syndicat des locataires de Madrid.
Les mesures gouvernementales rejetées par les députés
Face à la crise, le gouvernement a annoncé mardi 29 septembre deux décrets prévoyant la suspension des expulsions de logements jusqu’en 2030, le renouvellement automatique des contrats de location ou encore l’interdiction d’achat de logements par des fonds vautours, ces fonds d’investissement spéculatifs spécialisés dans le rachat d’actifs financiers à bas prix afin d’en réaliser une plus-value. Cependant, ce vendredi 2 octobre, les deux textes ont été rejetés par les députés espagnols.

C’est un camouflet pour le Premier ministre socialiste Pedro Sánchez, qui aura tenté de convaincre les parlementaires jusqu’au bout : « J’implore le Congrès de faire preuve de hauteur de vue et de sens de l’État pour ratifier les décrets […] J’implore que l’humanité l’emporte sur l’idéologie » avait-il demandé la veille du vote. Cela n’aura pas suffi à convaincre l’opposition, composée du Parti populaire (droite), de Vox (extrême droite) et de Junts (indépendantistes catalans). Sous pression, l’exécutif ouvre une « période de réflexion » pour analyser la situation. Toutes les options sont sur la table, rapportent les médias espagnols, qui avancent que Pedro Sánchez pourrait décider ces prochains jours de déclencher des élections anticipées.
© Alexandre Van Assche / Voir Ailleurs
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