Espagne : Andalousie – Catalogne, quand deux régions que tout oppose se rencontrent sur un terrain de football

Ce week-end, le football battait son plein en Europe avant une énième trêve internationale. Tandis que l’OM recevait le PSG en France, l’Espagne avait les yeux rivés sur le derby de Madrid entre l’Atlético de Madrid et le Real de Kylian Mbappé. De leur côté, les Barcelonais se déplaçaient en Andalousie pour tenter de conforter leur première place en Liga. Opposés au Séville FC, les Catalans ont déroulé face aux Sévillans pour s’imposer 3-1, dans un match qui dépasse les barrières du football. Découverte de cette opposition à la résonance particulière, entre ces deux capitales de communauté autonome que tout oppose.

Mercredi 16 septembre, les joueurs du FC Barcelone rentrent sur la pelouse avant d’affronter Santander. Tandis que leurs adversaires portent chacun un t-shirt blanc floqué « Todos somos Caballas » (« Nous sommes tous des maquereaux », surnom des Ceutiens), en soutien à la population de l’enclave espagnole de Ceuta en Afrique, les Barcelonais arborent seulement leur maillot classique. Les joueurs des deux clubs sévillans (Real Betis et Séville FC) ont, quant à eux, tous revêtu cette tunique adressée aux Ceutiens.

La crise de Ceuta, symbole d’une Espagne clivée

À Séville, en plus des t-shirts, dans les tribunes du stade Benito Villamarín, de nombreux « Sánchez, fils de p*** » sont également scandés, suivis par des « Vive l’Espagne ». Ces attaques visant Pedro Sánchez, président du gouvernement d’Espagne, témoignent du climat de tension qui règne dans le pays. L’homme d’État est lourdement critiqué par la droite, majoritaire en Andalousie, pour sa gestion de la politique extérieure ayant, selon ses détracteurs, donné lieu à la crise de Ceuta.

En Catalogne, la population est plus divisée. Si certains reconnaissent la part d’erreur du secrétaire général du Parti socialiste (PSOE) dans l’arrivée de près de 70 000 migrants dans l’enclave espagnole les 30 et 31 juillet derniers, d’autres se montrent plus radicaux. C’est le cas du leader indépendantiste catalan de Junts per Catalunya (Ensemble pour la Catalogne), Carles Puigdemont. Depuis son exil en Belgique, l’ancien président de la Catalogne a affirmé que « Ceuta et Melilla sont deux colonies situées sur le territoire marocain ». Une phrase en rupture totale avec le reste de l’Espagne, mais pas forcément avec la Catalogne.

En effet, depuis plus d’un siècle, des mouvements indépendantistes émergent dans la région pour mettre en valeur, notamment, la langue et l’identité catalanes. En octobre 2017, la Catalogne avait même proclamé son indépendance, après un référendum qui demandait aux Catalans si, oui ou non, ils voulaient « que la Catalogne soit un État indépendant sous la forme d’une république ». Le vote a bien eu lieu malgré les avertissements du Tribunal constitutionnel l’ayant jugé illégal, et le « oui » s’est imposé à plus de 90 % pour un taux de participation de 42 %. L’indépendance a ensuite été proclamée, avant que Madrid ne mette la Catalogne sous tutelle, avec l’article 155 de la Constitution, destituant par la même occasion le Parlement de Catalogne et son président, forcé à l’exil en Belgique. Si cet épisode n’a pas abouti à l’indépendance de la région, il marque sa volonté de se séparer du reste de l’Espagne. Encore aujourd’hui, le FC Barcelone reste un moyen majeur pour les Catalans de scander leurs désirs indépendantistes, grâce à leurs chants en l’honneur de leur région.

Ainsi, les Catalans militent en nombre pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, d’où leur défense des Marocains dans la crise de Ceuta, mais également leur engagement pour la Palestine ou le peuple kurde. Le clivage entre l’Andalousie et la Catalogne est donc avant tout politique et oppose deux visions des frontières et des peuples.

Une différence historique

Ces deux visions opposées ne sortent pas de nulle part. Il faut remonter au Moyen-Âge pour comprendre l’histoire de ces régions. Au VIIIe siècle, la quasi-totalité des territoires de la péninsule ibérique est sous domination musulmane. Ces derniers sont appelés Al-Andalus. Si Barcelone est reprise par les Francs en 801 avant de s’unir avec le royaume d’Aragon, le sud de l’Espagne a dû attendre la Reconquista et la prise de Grenade en 1492 par les royaumes chrétiens du nord, pour revenir sous la couronne de Castille. Ainsi, l’Andalousie est marquée par une architecture multiculturelle assumée, à l’image de la Mezquita de Cordoue, qui allie mosquée et église en un seul lieu. Même si cette région a eu moins de temps que la Catalogne pour se construire une identité espagnole, l’Andalousie peut compter sur son patrimoine culturel, à l’image du flamenco, de ses artistes comme Pablo Picasso, originaire de Malaga, ou de ses traditions comme la « Feria de Abril » à Séville pour se différencier du reste du pays.

Un clivage économique

L’Andalousie est aussi en difficulté financière, avec l’un des taux de chômage et de pauvreté les plus élevés d’Espagne. Avec une économie tournée vers l’agroalimentaire, le tourisme et les services, elle diffère ainsi de la Catalogne, plutôt marquée par un pôle industriel historique, acquis durant la Révolution industrielle du XIXe siècle. Cette dernière est donc devenue, avec le Pays basque, l’un des rares moteurs industriels précoces d’Espagne. Touchée aussi par le tourisme et le commerce international, la Catalogne fait partie des régions les plus riches du pays, avec près de 19 % du PIB espagnol, et s’impose comme l’un des territoires moteurs de l’Espagne, d’où le refus de Madrid d’offrir l’indépendance à ces provinces.

L’opposition entre Séville et Barcelone sort donc du cadre du football et oppose deux visions et histoires espagnoles, entre ces deux capitales régionales historiques. Si le duel footballistique a tourné en faveur des Catalans, le Real Betis pourra tenter de sauver l’honneur des Andalous lors de la réception des Blaugranas le 17 octobre.

© Getty Images / Fran Santiago

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