Portugal : Les œillets n’ont pas fané, la colère sociale fleurit loin des projecteurs

Pendant que les regards européens se tournent volontiers vers les pavés français, une autre foule, plus discrète mais tout aussi déterminée, a arpenté les rues de Lisbonne samedi 17 octobre. Plusieurs milliers de Lisboètes ont défilé de Cais do Sodré jusqu’au Rossio pour dénoncer la hausse du coût de la vie, l’envolée des prix du carburant et la crise du logement qui frappe le Portugal. Derrière cette mobilisation nationale, relayée à Porto, Coimbra, Faro ou encore Braga, se dessine une même inquiétude qui traverse les frontières européennes : celle d’une vie quotidienne devenant de plus en plus difficile.

Dans les rues de Lisbonne, les cortèges mêlant ouvriers, pompiers, fonctionnaires, retraités et jeunes actifs se sont succédé dans une ambiance résolument pacifique. La contestation est ferme, mais son apparence demeure calme. Un couple de touristes belges observant la marche s’étonne de cette atmosphère presque sereine, surpris également par la discrétion du dispositif policier.

Pourtant, derrière cette tranquillité apparente, les frustrations s’accumulent. À travers les slogans et les pancartes, les revendications convergent autour de deux préoccupations majeures : le pouvoir d’achat et l’accès au logement. Les manifestants dénoncent notamment l’augmentation du prix des carburants, dont le litre atteignait 2,11 euros le 12 octobre dernier, soit une hausse de 24,1 % sur un an. Dans le même temps, le salaire minimum s’établit à 920 euros bruts mensuels, alors qu’une simple chambre d’un appartement à Lisbonne peut coûter entre 900 et 1 500 euros par mois.

L’augmentation des salaires est revendiquée par plusieurs syndicats affiliés à la CGTP – © Charlotte Michiel / Voir Ailleurs

Les revendications dépassent donc la seule question des loyers. Les syndicats, tels que la CGTP-IN (Confederacão Geral dos Trabalhadores Portugueses – Intersindical Nacional1), réclament une augmentation générale des salaires de 15 % ainsi que la généralisation de la semaine de 35 heures, alors que la durée légale de travail reste fixée à 40 heures pour une grande partie des salariés.

Sous les œillets rouges, l’écho d’une lutte européenne

Au milieu des drapeaux syndicaux, un symbole revient plusieurs fois : l’œillet rouge. Epinglé à une veste, accroché à un sac ou brandi à la main, il rappelle la révolution du 25 avril 1974 qui avait mis fin à près d’un demi-siècle de dictature salazariste. Cinquante ans plus tard, cette fleur continue d’accompagner les mouvements sociaux portugais comme un fil reliant les combats d’hier à ceux d’aujourd’hui.

La présence de Paulo Raimundo, secrétaire général du Parti communiste portugais, renforce cette dimension politique. Très sollicité tout au long du cortège, il a multiplié les poignées de main avant de déclarer au média Correio da Manhã, voir dans cette mobilisation une « grande force pour ouvrir une nouvelle direction pour le pays ».

Paulo Raimundo, secrétaire général du Parti communiste portugais a montré son soutien durant la manifestation – © Charlotte Michiel / Voir Ailleurs

Mais les revendications dépassent désormais largement le cadre national. La mobilisation lisboète fait écho aux actions menées à Porto depuis le 10 octobre, où des militants occupent la Praça D. João I pour dénoncer l’explosion du prix des loyers et les difficultés croissantes d’accès au logement. Inspiré directement des mobilisations organisées à Madrid depuis la fin du mois de septembre, ce mouvement réclame un meilleur encadrement des loyers, la création de davantage de logements publics et l’abandon d’une réforme locative portée par le gouvernement. Leur slogan résume à lui seul l’ampleur du malaise : « Tu n’arrives pas à payer ton loyer ? Apporte ta tente ! »

Les préoccupations touchent également le secteur de l’éducation. Plusieurs pancartes appelaient à « valoriser l’éducation et la profession d’enseignant » ou encore à apporter des réponses à l’école publique et aux enseignants, des revendications qui rappellent celles exprimées dans d’autres pays européens, notamment en France.

Face à la crise du logement, le gouvernement portugais tente de rétablir la confiance entre propriétaires et locataires. Son objectif est de remettre 300 000 logements sur le marché. Toutefois, l’efficacité de ces réformes demeure incertaine aux yeux des manifestants.

Déterminés à maintenir la pression, plusieurs d’entre eux affirment vouloir rester mobilisés jusqu’au retrait des mesures contestées. À Lisbonne, des centaines de personnes ont ainsi passé la nuit sous des tentes sur la place du Rossio. Contrairement à ce qui s’était produit quelques jours plus tôt à Porto, les campements n’ont fait l’objet d’aucune intervention policière.

© Charlotte Michiel / Voir Ailleurs
  1. Confédération générale des travailleurs portugais ↩︎

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